Le décor de l'auberge chez Paulette a tout pour séduire.Le guide du têtard nous met l'eau à la bouche,et nous décrit la cuisine comme la déco,authentiques,rustiques,sympathiques.De toutes façons,dans ce village du fond des Dombes,pas grand choix...Il est midi.Midi pile.Nos estomacs crient famine,mais c'est un peu plouc,on n'est pô des bêtes,on patientera...Père Gigogne me fait faire le tour du village en briques,guide vert à la main,mais moi je ne pense déjà plus qu'aux cuisses de grenouilles de Paulette.Pfff...on finit par revenir se coller aux menus affichés,des effluves de garniture d'escargots nous titillent les papilles.

Il n'y a que nous,la grande salle est déserte.En semaine,cela n'a rien d'étonnant et du coup,Paulette a encore des sourires généreux à nous offrir,des forces pour beaucoup d'obséquiosité,et de la chaleur humaine vénale.Tu parles,deux estomacs sur pattes,un jeudi,c'est l'aubaine.Partout,des bouquets de fleurs sèches aux couleurs improbables,de l'étain bien briqué et du cuivre reluisant.Des croutes d'artistes qui ne perceront jamais,hors mis des trous pour accrocher leurs oeuvres invendues(en général,on  retrouve les mêmes accrochées dans les mess...les gérants sont de grands amateurs d'art!).Des p'tites compositions florales fluorescentes du meilleur gôut et des pots perdus qui sentent le psshhitt pour cabinets.Paulette nous propose son "menu affaires"...du friand,de la paupiette et des oeufs à la neige.Je suis sûre que ça l'arrangerait qu'on l'en débarrasse,mais moi,je veux d'la cuisse de grenouilles fraiches,du cerf,et du fondant au chocolat.Remballe ta paupiette,paulette.On est les rois du monde,ya que nous,on est là pour un tête à tête de gigognes....

Mais la porte s'ouvre.Courant d'air.Une horde de types en costumes impeccables fait irruption.En un clin d'oeil,Paulette fait salle comble.C'est un troupeau complet de commerciaux,me sussurre PG.Ils posent leurs petites mallettes,ils accrochent leur petit pardessus,ils installent leur portable sur les coins de tables,et commandent des paupiettes.Ils ont la mine un peu grise,trop de kilomètres et de nuits d'hôtel.Ils ont des cernes.C'est à cause de leurs objectifs,la crise les mine et les commandes chûtent.Ils ne se parlent pas,ils déjeunent à des tables séparées,seuls ou à deux,parfois.Et comme ils reprennent la route,ils boivent de la san pelegrino.Même pas un p'tit quart de pif,rien.La sinistrose totale.Ils doivent penser à leurs chiffres,aux contrats non renouvellés.Ils vont mal digérer leurs paupiettes,c'est sûr...je les plains!

Mais à côté de nous...un couple" meetic"...la cinquantaine.Ils se voient pour la première fois,après moultes mails,avec photo et plus si affinités...Elle a choisi la tenue ad hoc pour prendre le quinqua célib dans son escarcelle:petit haut de dentelle noire,pantalon de cuir,et toute une quinquaillerie bruyante aux bras.Josy parle doucement,elle regarde si on l'observe.Lui,"est dans l'essuie-tout depuis 20 ans.Il a un fils fan de jackie chan.Il adoOOOre les grands voyages,d'ailleurs,il a fait une croisière sur le rhin pour fêter son divorce.Il ponctue toutes ses phrases d'un raclement de gorge horrible,"sauce "son assiette avec du pain.Il a une chevalière énôôôrme gravée "G",comme gérard,c'est écrit en entier sur sa gourmette.Sa veste bordeaux fait mal aux yeux,mais c'est rien à côté de sa cravate.Josy voudrait partir en courant,ça se voit,fuir gégé qui parle trop fort,dit" mademoiselle" à Paulette,qui a passé le cap,et que ça agace.Il se prend pour un grand oenologue,en commantant la carte des vins,puis commande un pichet de beaujolais .Il m'exaspère,avec ses blagues douteuses et son rire gras.Josy ne sait plus ou se mettre.

un tête-à-tête au restau,c'est impossible...PG et moi savourons ces petits moments de vie,et nos cuisses de grenouille.On est bien,là...pas besoin de parler.Un café,l'addition!